VIII - Les réfugiés en Charente  > Conrad séduit Alger

Dunac devait en outre lancer une publicité dans les journaux d’Alger (1). Le terme "publicité" convient parfaitement au texte qu’il envoya à la presse, en piochant dans les renseignements fournis par Kickert, mais en les enrichissant de données de son cru telles que : "l’un des plus grands peintres de notre époque...accueilli dans nos plus grands musées... bien des nôtres tant par l’esprit et le cœur que par un art tout de noblesse, de goût et de mesure. La plupart de ses toiles ornent la cimaise des musées de France, de Hollande, de l’Amérique...et font l’orgueil des principales collections du monde artistique". Si Kickert fut choqué ou du moins inquiet de la façon dont serait reçu ce panégyrique, il en était en partie responsable, car il avait laissé la jeune réfugiée (son élève à ses heures et sa secrétaire par raccroc) chargée de dactylographier son curriculum, joindre à ce dernier la biographie écrite par Jacometti "un poète suisse à Paris qui a bien compris l’homme et le peintre". Jugera-t-on comme absolutoire, la mention : "Je n’apprécie peut-être pas beaucoup le style boursouflé de ce livre qui n’a pas paru à cause des circonstances" ?

Dunac fit aussi imprimer un catalogue. Il tenait sur une simple feuille pliée en deux, comportant, en couverture (2) le titre :

Exposition des œuvres du peintre hollandais CONRAD
suivi de l’adresse de la galerie
à l’intérieur : la liste numérotée des œuvres,
au dos : les distinctions attribuées à Conrad
(le nom de Kickert n’était pas mentionné)
la liste des musées où figuraient de ses œuvres
et six lignes tirées d’un texte de Maurice-Pierre Boyé.

Il ne manquait que les dates du vernissage et de la fermeture de l’exposition, ce qui s’explique par le fait que Dunac, après avoir espéré, dans son enthousiasme, inaugurer cette manifestation le 15 avril, puis avoir envisagé son ouverture le 20 ou le 21, avait fait imprimer le catalogue avant de pouvoir indiquer les dates définitives. Il était néanmoins très fier d’avoir abouti : "Songez que nous manquons complètement de papier et que c’est un véritable tour de force d’avoir réussi à faire imprimer 1500 catalogues" (3). L’exposition ouvrit le 24 avril à seize heures. Le consul des Pays-Bas s’y rendit et fut déçu d’apprendre que Kickert n’y paraîtrait pas.

Les deux articles de la critique algérienne (4) s’étaient fait attendre. Celui de l’Echo d’Alger, signé M-P.F. vexa Conrad. L’auteur vantait certes le plaisir ressenti devant le bon goût de l’aménagement de la galerie, mais à propos du peintre notait : "Cet artiste habitué du salon d'Automne n’est pas d’une extrême originalité : il appartient à la bonne tradition des fauves, si assagis aujourd’hui qu’ils sont devenus d’appartement, et c’est un jeu de voir en lui les reflets de Kisling et surtout de Vlaminck". Le mal était fait ! Kickert acceptait les critiques portant sur son travail, mais jamais celles qui le présentaient comme un suiveur. Il exprima son indignation à Dunac (5) : "J’ai reçu vos deux journaux d’Alger. J’ai bien rigolé de ce critique qui ne connait pas mon passé de Paris et qui écrit : "C’est un jeu (sic) de voir en lui les reflets de Kisling et surtout de Vlaminck". Kisling, ça c’est le comble ! Moi qui ai horreur de cet art, dur, sans passages, acide, léché ! ! ! Qui est ce M-P.F. ?" Lui ayant décrypté ces initiales – d’une signature déjà connue et appréciée à Alger – Dunac rassura Kickert : "N’attachez à cela que l’importance qui convient [...] car cette critique est jugée excellente" (6). Dunac allait ici un peu loin. Le texte de Max-Pol Fouchet, après son début péjoratif, portait, sur les œuvres exposées, un jugement équilibré en ce sens qu’il alternait les compliments et les critiques ou bien conjuguait les deux dans des formules soigneusement pesées : "...un évident savoir-faire […] quand il ne pignoche pas trop, une certaine richesse interne […] œuvres assez solides et accomplies […] Nous préférons cet artiste lorsqu’il témoigne de sobriété […] lorsqu’il brosse de petits paysages animés, sensibles et poétiques." Ces trois derniers mots, en progression dans l’éloge, tiraient une valeur particulière du fait qu’ils se situaient à la fin de l’article et pouvaient ainsi passer pour une conclusion de l’ensemble, au moins pour un repentir des jugements qui les avaient précédés. Seuls les cuistres feront remarquer que ces qualificatifs louangeurs ne s’appliquent qu’à "de petits paysages". Etant donné la susceptibilité des artistes, un critique doit vite apprendre et pratiquer certaines roueries d’écriture...

(1) : Qui parut seulement le 24 avril in l’Echo d’Alger et in la Dépêche algérienne.
(2) : Cette page de couverture s’ornait, hélas, à l’initiative de Dunac, d’un dessin signé Jo, un inconnu, ce qu’on ne saurait lui reprocher, mais d’une totale nullité.
(3) : Lettre de Dunac à CK du 27 avril.
(4) : De Fernand Arnaudies in la Dépêche algérienne du 3/4 mai et de Max-Pol Fouchet in l’Echo d’Alger (même date).
(5) : Dans une lettre du 6 mai.
(6) : Lettre de Dunac à CK du 13 mai.

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