VI - Talent reconnu  > "L'Après-Midi d'un peintre"

De toute façon Conrad se trouva empêché de terminer son tableau par un abcès au genou qui l’immobilisa tout au long d’octobre et ne céda qu’à la lancette du jeune docteur Diriks (1). Ce fut donc une autre composition (2) d’une taille moindre de moitié que Kickert envoya au salon d'Automne : elle montrait deux nus sur une mince plage bordée de rochers. La carnation de ces deux figures est très différente : bronze et albâtre. La première, de dos, est reprise d’une étude très enlevée, faite d’après Gée. Pour la seconde, de face, Conrad n’avait pas de modèle à Talou, et il semble bien s’en être passé ; mais on y trouve moins de personnalité, et pour tout dire, de la banalité. Impression peut-être fausse, qui, en tous cas, ne fut pas ressentie par la critique. Mais cette dernière fut tout de même partagée. Thiébault-Sisson (3) décrivit la toile ainsi : "deux femmes vautrées au pied d’une falaise exhibent des anatomies d’une désespérante maigreur et des formes péniblement contournées ; mais l’accord entre la falaise et les nus est très franc et l’œuvre, sans être bonne, est puissante". Vauxcelles (4) rencontrait des qualités et des défauts en d’autres endroits que son confrère : "J’ai vu de M. Conrad mieux que ses nus d’un dessin contestable en un décor désaccordé, ce qui n’empêche pas de reconnaître les bonnes qualités du technicien". Martin (5) jugea les nus "un peu hâtifs mais puissants". René-Jean (6) rattachait Kickert à un groupe de peintres "qui regardent du côté de Segonzac". Jean-Louis Vaudoyer (7) n’aima pas "les deux baigneuses plates comme des soles et longues comme des sauterelles où M. Conrad Kickert a dépensé beaucoup de talent, mais qui sont inertes et moroses et qui donnent l’impression d’un vain exercice". Raynal (8) ne pensait pas que "Cupidon pourrait s’émouvoir à leur vue". Pire encore, elles ne donnèrent à Rey (9) qu’une impression "de vulgarité, de faux réalisme, de prétention surtout". Tabarant (10) cita seulement le peintre, sans commentaires, tout comme Sarradin (11). Bien sûr, Conrad fut déçu. Critique d’art lui-même, il attachait de l’importance à l’avis de ses confrères, tout en regrettant que, littérateurs et non artistes, ils fussent très sensibles à ce qu’un tableau disait et pas assez à la façon dont il le disait.

En fin d’année, quand il exposa chez van Deene en compagnie de huit autres peintres (12), il semble bien que la critique néerlandaise le déçut encore davantage non par ce qu’elle dit de lui, mais par son silence.

(1) : Lettre de CK à Bronner, oct-nov 1924 (RKD, La Haye, archives Bronner). Van Deene s'inquiétait dans sa lettre à CK du 17 octobre 1924 : "Est-ce que 'l'Après-Midi d'un peintre' a été terminée pour le salon ?". Déjà Chris de Moor, le 18 septembre 1924, à propos d'œuvres qu'il songeait à exposer, avait écrit à CK : "elles sont à peu près dans le même état que ton 'Après-Midi d'un peintre', c'est à dire trop loin pour les laisser et trop fraîches pour les exposer sans d'importantes précautions de maniement" (archives Gard-Kickert). La date de 1923 inscrite par CK sur cette œuvre pourrait faire penser qu'elle a été reprise alors qu'il l'avait crue un temps terminée. Mais, le plus probable est qu'il s'agit d'une erreur de datation de CK. C'est Chris de Moor qui a posé pour le personnage du peintre, bien placé donc pour connaître l'état d'avancement de la toile ; de plus Valdo Barbey dans une carte du 23 février 1925 écrit à CK : "comment va ta grande toile, j'y pense souvent et serai heureux de la voir terminée" (archives Gard-Kickert).
(2) : "Les Baigneuses" 1924 (162 x 130 cm) Opus 24-02.
(3) : In le Temps du 31 octobre 1924.
(4) : In l'Excelsior du 30 octobre 1924.
(5) : In Paris-Soir du 1er novembre 1924.
(6) : In Comœdia du 31 octobre 1924.
(7) : In Art et décoration de décembre 1924.
(8) : In l'Intransigeant du 12 novembre 1924.
(9) : In le Crapouillot du 1er novembre 1924.
(10) : In l'œuvre du 31 octobre 1926, sous le pseudonyme de l'Imagier.
(11) : In le Journal des débats du 31 octobre 1924.
(12) : Valdo Barbey, Boussingault, La Fresnaye, Lotiron, Jean Marchand, Mare, L-A. Moreau et Segonzac. Du 29 novembre au 20 décembre 1924, à la Galerie d'art français.

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