VI - Talent reconnu  > Exposition particulière à Bruxelles

Une galerie de Bruxelles, le Centaure (1), qui avait des liens avec la galerie parisienne Léon-Marseille, avait souhaité faire une exposition particulière de Kickert courant 1924, puis avait reporté ce projet à 1925. Mais en novembre, une défection subite la laissa sans exposant pour la fin de l’année. Elle reprit contact avec Kickert et fut enchantée de son acceptation des dates du 13 au 24 décembre suivant. Tout se fit donc dans la hâte. Tellement, du reste, que les tableaux ne purent être expédiés de Paris en petite vitesse et le furent en colis rapide ; ceux prélevés sur le stock de van Deene, envoyés par avion ou par bateau, atteignirent l’exposition après le vernissage. Il est vrai que van Deene, n’ayant pas le moindre argent devant lui, avait demandé à Conrad de lui envoyer de France deux cents francs pour pouvoir commander le transport. Le tableau-phare de l’exposition, "Le Kimono bleu", arriva aussi d’Amsterdam ; il appartenait au Dr Beyerman qui l’avait choisi lorsque les Kickert lui demandèrent d’accepter une toile pour les soins donnés à Gée en février (2). Après le demi-échec du salon d'Automne, cette exposition presque improvisée et qui comportait quand même trente-neuf tableaux, eut un grand retentissement. Tous les grands journaux de Belgique y consacrèrent des comptes rendus. Et, à la différence de Paris où l’on n’a ni le temps ni l’espace, les critiques belges décrivent, analysent, expliquent. Un petit article approchait les vingt lignes, le plus long quatre-vingts. André Lhote exposait en même temps que Conrad. Mais dans une autre galerie, bien sûr ! Et ces messieurs de la critique alignèrent leurs vingt ou leurs quatre-vingts lignes pour chacun.

Sur les natures mortes de Conrad ils furent unanimement enthousiastes et généreux en superlatifs. Sur "le Kimono bleu" aussi : tel y admire la femme "belle de distinction" et son vêtement "d’un bleu impressionnant à force de profondeur et de chaleur discrète", tel y voit "une œuvre saisissante". Cependant les nus, admirés par l’un sont, par un autre, jugés choquants, brutaux et même vulgaires. Les paysages plaisent moins, les deux plages de Touanau ne sont pas citées.

L’article de Kickert sur la technique de la peinture à l’huile publié en 1922 dans l’Amour de l’art avait dû être communiqué aux critiques car deux d’entre eux l’évoquent : pour l’Horizon "cela vaut la peine d’être lu" car "il vénère et comprend ses anciens", pour les Sept arts "Conrad Kickert vit de recettes" et "le Centaure sent la cuisine".

En raison de la présence concomitante de deux peintres de Paris (l’un né à Bordeaux et l’autre à La Haye), deux courtes conférences furent organisées et diffusées par Radio-Bruxelles où ils s’exprimèrent sur l’art d’aujourd’hui. Ce qui a été conservé de celle de Kickert préfigure le premier chapitre des "Opinions" qu’il rédigea, sous une forme plus élaborée, en 1942.

La bonne surprise de Bruxelles pour Conrad vint des ventes : autant qu’à l’exposition Barbazanges, cinq ou six toiles, disons plus précisément, cinq ou six natures mortes ! Le Centaure avait pris en charge tous les frais, sauf le transport, et conservait trente pour cent du prix des œuvres. Kickert ne fut mis en possession de ce qui lui revenait qu’au mois de février 1925. Comme l’acte de vente de Talou avait été passé devant notaire le 26 décembre et les fonds correspondants encaissés, Conrad put, sinon avant Noël comme l’avait demandé Eekhout, mais dès le lendemain, rembourser à ce dernier les mille florins prêtés en octobre. Eekhout l’en félicita : "C’est une grande satisfaction, écrivit-il à Kickert le 28 décembre, que ton beau succès à Bruxelles t’ait permis de rembourser". Et comme un scénario bien conduit doit comporter quelque situation inattendue, Eekhout confiait dans la même lettre : "Treul [son patron] me demande d’attendre pour lui rendre cette somme qu’il soit remis de son opération car il ne faut pas que sa femme sache qu’il a prêté de l’argent".

Jamais deux sans trois, le dicton valait aussi pour les miracles puisqu’au début de décembre, Gée sut qu’un nouvel espoir de maternité lui était donné (3). Mais, comme précédemment, son attente la rendait malade et de cela les Eekhout s’étaient préoccupés avant de parler de l’argent reçu, dans leur lettre du 28 : "Gée ne va pas bien, risque-t-elle une fausse couche ? Laisse-la venir chez nous, qu’elle soit un peu au calme. Tu es un brave type, mais c’est très lourd pour une femme d’être sans arrêt aux côtés d’un artiste. Surtout si cet artiste a une nature passionnée" (4). Conrad disait souvent, avec une longue figure, à ses intimes, Dubreuil ou Gromaire : "C’est Gée qu’on aime, ce n’est pas moi" et il récoltait des haussements d’épaule ou des quolibets. Mais il avait finalement un peu raison.

En cette fin d’année, en remettant les clés de Talou à l’acquéreur de l’enclos, Gée regretta de laisser sur place Georgette, une jeune fille du pays qui l’avait assistée pour les tâches ménagères avec un dévouement absolu (5). Gée et Conrad  posaient un point final à cinq années pendant lesquelles leur vie s’était partagée entre Montparnasse et la vallée de Chevreuse, et même en 1922 et 1923, concentrée sur Talou. Ils regrettèrent ce lieu au point que douze ans après, c’est à la terre du cimetière de Choisel que Conrad confia Gée et, trente ans plus tard, l’y rejoignit, selon son souhait. Ils avaient connu des moments pénibles à Talou, mais surtout ils y avaient vécu cette magnifique aventure d’un artiste acharné à construire une œuvre, soutenu par une épouse qui mettait foi et enthousiasme au service du même but.

(1) : Rue du Musée, n° 10, à Bruxelles, propriétaire-directeur : Walter Schwarzenberg.
(2) : Quelque trente ans plus tard, la veuve du Dr Beyerman fut contente d'échanger contre une petite marine cette toile superbe mais encombrante (qui était du reste un portrait de Gée) avec la fille de CK : "le Kimono bleu" 1922 (124,5 x 84 cm) Opus 22-04  .
(3) : Jo Niehaus écrivait à Gée et CK le 7 décembre : "je suis contente que Gée soit de nouveau enceinte, mais sois prudente", suivaient mille conseils (archives Gard-Kickert).
(4) : Lettre d'Eekhout à CK du 28 décembre 1924 (archives Gard-Kickert).
(5) : Georgette Chorlet reprit du service dans les années soixante aux environs de Choisel, auprès de l'actrice Ingrid Bergman. Elle repose au cimetière de Choisel.

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