VI - Talent reconnu  > Ventes à Robert de Rothschild

Les choses ne s’étaient pas arrangées du côté de Basler qui dans la revue les Marges avait une nouvelle fois jeté son venin (1). Les chamailleries avec van Deene dénotaient également l’aigreur de Kickert qui n’épargna même pas Niehaus, accusé "de s’être payé sa tête" dans un de ses articles, au mois de juin (2). Dans ces conditions ce fut pour Gée un heureux changement d’air, dans tous les sens du terme, que d’aller aux Pays-Bas avec la petite Anne visiter sa famille, puis de séjourner chez les Niehaus au début de juillet (3), enfin, chez les Eekhout à partir du 11 ou 12.

Durant le séjour hollandais de Gée, l'horizon financier s’éclaircit soudain pour Kickert. Alors que Gée se demandait à qui, aux Pays-Bas, elle pourrait emprunter pour régler le terme de juillet de la rue Boissonade et même les billets de son voyage de retour (4), Conrad put lui apprendre (5) la réalisation de deux bonnes ventes. Il attendait quatre mille francs de Honfleur et cinq mille de Paris, où le bureau des Tuileries, après la fermeture du salon, avait conclu pour lui l’achat d’une nature morte par un Rothschild (6).

Une vente, c’est d’abord une rentrée d’argent, mais c’est aussi un adoucissement à l’inquiétude qui tourmente l’artiste quant à l’intérêt de son travail. Et que dire de deux ventes qui se réalisent presque à la fois ? Et lorsqu’un acheteur, non seulement célèbre mais aussi reconnu comme un connaisseur, rehausse de sa réputation celle du peintre ? Entrer, comme c’était le cas pour la toile des Tuileries, dans la collection d’un Robert de Rothschild valorisait davantage l’œuvre aux yeux du public que si elle avait été acquise par le ministère des beaux-arts. En tout cas, le moral de Conrad s’en trouva restauré. Gée, un peu reposée et détendue, rentra le 18 juillet à Paris avec Anne et la demi-sœur de celle-ci, Aleyda, toute fière de voir son père et de passer des vacances en France. Gée, dans une lettre à Conrad, l’avait exhorté à être gentil et affectueux avec sa première fille (7), ce qui pourrait faire penser qu’elle avait beaucoup contribué à ces retrouvailles.

Dix jours après leur retour, ils partaient en famille pour l’île d’Yeu , avec l’intention d’y séjourner aussi longtemps que dureraient les beaux jours. Comme cette année-là l’été fut très beau, ils y restèrent jusqu’à la fin de septembre. Ils avaient pris pension à Port-Joinville d’abord à l’Hôtel des voyageurs puis à l’hôtel Turbé ou chez un habitant de ce nom. Les Bronner avaient accompagné les Kickert au voyage aller et séjournèrent avec eux une quinzaine de jours avant de retourner à Talou. Kickert invita alors à le rejoindre Valdo Barbey, qui ne le put, et il envoya des cartes postales aux amis en vacances en Bretagne, les Gromaire, les Dubreuil ou Laboureur. Conrad n’était plus l’animal blessé qui se terre dans sa tanière, et il travaillait si l’on peut dire d’arrache-pied. Contrairement à ce qu’il avait fait d’emblée à Honfleur – des toiles de bonne taille – il préféra ici multiplier les études de petit format, en vue de se donner un choix très large de sujets pour des répliques ultérieures en atelier . "Plus ou moins quarante études" inscrivit-il sur le carnet à couverture de moleskine noire où il notait ses travaux (8). Une majorité de marines, mais aussi des paysages. Le souci de rendre avec la plus grande fidélité possible la lumière propre de l’endroit y transparaît. Les vapeurs qui irisaient ses toiles de Zélande ou de Texel, avaient fait place, à Chevreuse, à des rayons fouillant les plans successifs des paysages d’Ile-de-France ; à Trébeurden, à la douce lumière bretonne ; à Honfleur, aux caprices d’un ciel qui voulait à la fois se voiler et se dévoiler. Mais ici, à l’île d’Yeu, c’est l’air même qui porte la lumière que l’on retrouve dans chaque toile, ici jouant avec la mer, là, soufflant sa brise sur les arbres et les champs, et chiffonnant des nuages voyageurs. Ces caractères, frappants dans les esquisses, se retrouvent, presque intégralement, dans les grandes toiles, car le peintre n’y a pas sacrifié aux simplifications, à la dramatisation, ni aux complaisances envers la matière, écueils ordinaires de ces exercices de transposition. Ainsi le travail intensif du second semestre a compensé, et au-delà, la relative inactivité du premier.

(1) : "La peinture. Religion nouvelle ?" in les Marges de mars 1926 : "Un Hollandais suffisant croyait apprendre aux peintres français les secrets de la cuisine des vieux maîtres mais il n'a pris que pour son rhume".
(2) : Lettre de van Deene à CK du 6 juillet 1926. Van Deene ne voit pas à quoi CK peut faire allusion.
(3) : En remerciement, CK offrit aux Niehaus "le Grand Duc" (92 x 65 cm) Opus A.22-26 (lettre de Kasper Niehaus à CK et Gée, du 30 juillet 1926, archives Gard-Kickert).
(4) : Lettre de Gée à CK, de Groet (Pays-Bas), le 10 juillet.
(5) : Lettre de CK à Gée, du Havre, le 12 juillet 1926 (archives Gard-Kickert).
(6) : "Le Pot de groseilles" 1925 (60 x 73 cm) Opus A.25-31.
(7) : Lettre de Gée à Conrad, d'Amsterdam (Pays-Bas) le 10 juillet.
(8) : Le "carnet noir" fut non seulement irrégulièrement, mais parfois inexactement tenu. Il demeure malgré tout une source d'informations précieuses.

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