VI - Talent reconnu  > Séjour à Morzine avec Waroquier

Le retour de Conrad à Paris lui permit aussi de retrouver sa femme et sa fille, mais Gée dut repartir précipitamment aux Pays-Bas au début de novembre, sa sœur Zus n’ayant pas survécu. Ce fut encore Valdo Barbey qui joua spontanément les bons samaritains en envoyant à Conrad la somme nécessaire au voyage et au retour de Gée (1).

Nouvelle séparation tout à fait en fin d’année, lorsque leur voisin, rue Boissonade, le docteur Anglada insista pour emmener Conrad à Morzine à la veille de Noël, un séjour que celui-ci interrompit le 4 janvier en dépit du bon travail qu’il faisait là-bas et malgré l’insistance d’Anglada (2) pour le garder. Car Conrad s’était senti incapable de rester loin des siens. Entre-temps, il s’était adonné au travail avec un enthousiasme tel qu’il exprima de nouvelles possibilités dans le traitement de ces paysages de neige. Il mit aussi dans certains d’entre eux, comportant une cabane ou un hameau, un signe émouvant de la capacité de l’homme à faire son domaine dans un environnement a priori hostile. En limitant aux petits ou moyens formats le nombre de tableaux peints certainement à l’extérieur et en supposant que Conrad les ait tous notés, on décompte huit peintures à l’huile exécutées en dix jours. Il faut conclure que s’il montait sur des skis – ce qu’il écrit à Gée avec fierté – ce ne devait être que pour se rendre sur le motif.

Un peintre doit aussi montrer son travail et la meilleure occasion, parce qu’elle réunit un nombre considérable de visiteurs et mobilise les critiques d’art, c’est d’exposer dans un salon important. Kickert n’envoyait plus d’œuvres aux Indépendants. Il participa aux Tuileries et à l’Automne.

Pour le salon des Tuileries ouvert le 25 avril, envoi copieux, six toiles, numéros 415 à 420 : autoportrait en vareuse rouge, deux paysages et une marine de Bréhat, deux natures mortes, l’une de poissons, l’autre de fruits. Tout cela fut remarqué et signalé par Thiébault-Sisson, Vauxcelles, Gustave Kahn, Tabarant, Arsène Alexandre et une dizaine d’autres critiques, c’est-à-dire dans le Temps, Excelsior, le Mercure de France, l'Œuvre, le Figaro, et puis dans le Journal des débats, la Liberté, Candide, le Petit Parisien etc., sans oublier, aux Pays-Bas, le Telegraaf et le NRC. Les qualificatifs qui reviennent le plus souvent sont ceux de robuste, vigoureux, solide, mais aussi de sincère. Sa science et son métier sont évoqués. A Kickert était échue pour la troisième année consécutive, la charge de régir l’accrochage d’une salle, honneur périlleux aussi bien si l’on cède à trop de complaisance pour les amis que si l’on néglige ceux qui sont persuadés d’être de ceux-ci. Or voici Vauxcelles qui introduit son compte-rendu de cette salle par une louange "très bonne salle", et qui cite ensuite les artistes qu’il y a jugés les meilleurs : Conrad Kickert, Valdo Barbey, Pierre Dubreuil, Osterlind, Thévenet, La Patellière, avec un mot élogieux pour chacun. A l’exception du dernier nommé que Kickert appréciait sans le fréquenter, le choix de Vauxcelles aurait pu passer pour une liste des intimes de Conrad. Il n’y manquait que Gromaire, mais celui-ci avait exposé ailleurs.

Au salon d'Automne, ouvert le 3 novembre, Kickert n’envoya que deux œuvres : "l’Odalisque" (3), une femme assise à demi drapée dans un châle indien, la tête de profil appuyée au dossier de son fauteuil : œuvre ambitieuse par le traitement sincère du buste nu que fait valoir une position du bras pleine d’élégance, mais un peu suspecte de coquetterie. La toile fut citée sans commentaire. La critique se réveilla à propos du second tableau, une nature morte de fleurs et de fruits : un sujet plus classique, pour ne pas dire plus banal auquel la chaleur du coloris et la belle matière communiquèrent "un superbe effet" (4). Cependant un critique consciencieux écrivit huit jours après le vernissage : "Le moment est venu de reprendre la promenade... et la plume. Réparons d’abord quelques oublis. Comment avions-nous pu passer sans les apercevoir dans le voisinage des Conrad ?" (5) Mais le jour même du vernissage, Chavance avait dénoncé aux lecteurs de la Liberté : "...de M. Conrad Kickert, des fleurs plus brillantes que nature". Allez savoir comment un artiste doit doser ses effets !

Dans les galeries, Kickert se montra rarement. A la mi-mars, il fut invité à exposer des aquarelles en compagnie de Foujita, Gromaire, Matisse, Pascin, Vlaminck, Waroquier, à la galerie André, une des plus anciennes galeries de la rue de Seine. A la mi-décembre, il réapparut chez Drouant, alors établi rue de Rennes, parmi quarante collègues de notoriété bien moindre que les précédents.

(1) : Lettre de Valdo Barbey à CK du 5 novembre 1928.
(2) : Le Dr Anglada était médecin à La Bourboule et en dehors de la saison thermale habitait Paris, voyageait, faisait du sport et fréquentait les festivals de musique. Il jugeait néfaste pour CK d’être constamment la proie de soucis financiers et avait cru bon de l’aider par son invitation dans cette région superbe, apte à alimenter l’inspiration et le métier de CK, par une expérience de la montagne qu’il n’avait encore jamais eue.
(3) : "L’Odalisque" 1928 (73 x 92 cm) Opus 28-09.
(4) : L’expression est d’Hoffman in le Journal des arts du 10 novembre.
(5) : Fierens, in le Journal des débats du 13 novembre.

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