VI - Talent reconnu > Séjour à Saint-Tropez
Son moral s’en trouva raffermi, peut-être une vente améliora-t-elle
aussi sa situation pécuniaire. Il trouva assez d’allant pour accepter
l’invitation d’un ami néerlandais à le retrouver avec Gée et Titanne à
Saint-Tropez au mois d’avril. Kickert connaissait Max de Vries, en tant
que parent de son vieux camarade Fred Klein. Max était marié et père
d’un garçon presque du même âge que Titanne. Gée rêvait volontiers de
soleil. Conrad vit cette expédition comme une occasion inespérée de
prendre contact avec le Midi, surtout avec une lumière et des ciels
nouveaux pour lui, en somme comme un défi qu’un peintre nordique se
devait de relever. Et il s’y risqua avec fougue. Il tenait que la
lumière d’une contrée la caractérisait mieux encore que les lignes de
son paysage, que la couleur de sa terre ou de ses cultures, que
l’aspect de sa végétation. Il savait que la lumière peut écraser tout
cela ou le magnifier, le découper ou le fondre, le rendre triste ou
riant. Avec modestie, il employait le début de son séjour dans chaque
région qu’il découvrait, à analyser sa lumière, à se pénétrer de son
caractère propre, comme ferait un portraitiste en observant les
attitudes de son modèle, ses réactions, les expressions changeantes de
son visage, ses postures familières, son regard, pour déchiffrer à la
longue ce qu’on appelle la ressemblance : la synthèse de mille
images instantanées en une seule que le modèle n’a peut-être jamais
présentée, mais qui le restitue tout entier, "tout craché", comme on
l’a toujours vu.
Pour Kickert traquant la lumière de la côte d’Azur, cette quête a été
longue et délicate. Cependant l’aboutissement en apparaît facile,
évident. Des critiques, de temps à autre, évoquent à son sujet
l’influence, la tradition, l’esprit des maîtres hollandais. C’est
probablement exact à propos des natures mortes, et explicable de bien
des façons. Pourtant en ce qui concerne le Midi, on serait bien en
peine de montrer cette parenté. Et même pas dans sa "Cruche espagnole" (1) qu’il définit comme "une nature morte de plein soleil dans un jardin de St-Tropez" (2) où il a déposé quelques ombres comme des taches d’encre.
Une aquarelle à Sainte-Maxime et deux huiles à Pampelonne (3)
témoignent de rares déplacements motorisés grâce à la superbe Hotchkiss
de Max. Il faut espérer que Gée en profita davantage. Titanne et le
petit Lawrie se partagèrent, et peut-être se disputèrent un peu, l’âne
qui occupait une si grande place dans leurs loisirs, à en croire
plusieurs photographies, même si, par sécurité, un garde veillait sur
leurs chevauchées. Le séjour se prolongea d’autant plus facilement que
Kickert avait trouvé à se loger avec sa famille à la Messardière (4),
un pavillon proche de Saint-Tropez au bord d’une route sinuant à flanc
de coteau. Il put ainsi faire à la fois des marines et des paysages. A
peine s’interrompit-il pour faire une visite à Segonzac qui avait ses
quartiers non loin de là. Le retour rue Boissonade n’eut lieu qu’aux
tout premiers jours de juin.
(1) : "La Cruche espagnole" 1929 (55 x 46 cm) Opus A.29-21, collection particulière aux USA.
(2) : Commentaire n° XIX dans le recueil de photos projeté par CK et non édité.
(3) : "Sainte-Maxime" 1929 (24,5 x 31,8 cm) Opus D.29-05 ;
"la Mer à Pampelonne" 1929 (50 x 65 cm) Opus A.29-25, collection particulière aux USA ;
"la Vallée de Pampelonne" 1929 (54 x 65 cm) Opus A.29-22.
(4) : "Mon pavillon" 1929 (65 x 54 cm) Opus A.29-23, collection particulière aux USA.
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