VI - Talent reconnu  > Inauguration du théâtre de Belfort

Au 1er janvier de l’année, une Académie des peintres et sculpteurs ayant l’ambition de réunir les représentants "les plus hautement qualifiés de l’art plastique en France", invita quarante peintres à la rejoindre ; parmi les "membres fondateurs invités", Conrad Kickert figurait en compagnie (entre autres, par ordre alphabétique) de Bonnard, Braque, Maurice Denis, Derain, Dufy, Friesz, Goerg, Gromaire, Matisse, Rouault, Segonzac, Signac, Utrillo, Vlaminck, Vuillard. Malgré le très flatteur caractère de cette invitation, Conrad s’abstint d’y répondre, comme beaucoup d’autres sans doute, puisque cette académie n’a pas, à notre connaissance, dépassé l’étape du projet dont les initiateurs sont oubliés.

Le 6 janvier eut lieu, à Belfort, l’inauguration du nouveau théâtre. Le travail de Kickert fut vanté, notamment par André Warnod (1). Les objections et le tapage vinrent d’un autre côté : il se trouva dans la population belfortaine des électeurs qui reprochèrent au maire d’avoir accepté que l’on présentât dans un bâtiment municipal autant de femmes nues ! En dehors du dieu Mars qui montrait l’anatomie d’un bel athlète – évidemment – et de l’Agriculture et de l’Industrie, métiers encore essentiellement masculins à l’époque, figurés par deux hommes, en éliminant même l’enfant qui dansait, il restait, c’est vrai, sept personnes en costume d’Eve. Qu’il s’agît de figures allégoriques, que la tradition les voulût toujours femmes et toujours dévêtues même sur une place publique, aucun argument n’empêcha que M. le Maire eut, dit-on, à craindre un moment pour sa réélection (2). Cet édile accepta néanmoins le don fait par Kickert (en faveur du musée) de deux toiles, d’une aquarelle et des quatre maquettes préparatoires pour la décoration du théâtre, et d’en remercier le peintre au nom de la municipalité, dans des termes qui associaient les éloges et la gratitude (3). Delarbre, peintre local et conservateur du musée, avait déjà rassuré Conrad sur l’impression favorable ressentie par le public qui se pressait devant son travail.

En provenance des Etats-Unis, Kickert reçut encore des règlements diligemment transmis par Mrs Shultz sur la "Citadelle de Saint-Tropez", sur la nature morte qu’elle avait acquise elle-même et, à la fin d’octobre, les cinquante dollars qui soldaient l’achat de "Fish and game", la toile destinée au musée de Rockford.

Fut-ce par Mrs Shultz ou par un canal inconnu que le Christian Science monitor (4) fut conduit à s’intéresser à Kickert ? Ce journal publia une importante reproduction de "la Couseuse de Talou" (5) (une image idéale de la femme au foyer ?) accompagnée d’un long article sur la vie et l’art de Conrad. Il évoquait ses débuts de poète, de critique d’art, sa conversion soudaine et définitive au métier de peintre, sa réputation à Paris, ses œuvres dans de nombreux musées, la clientèle des Rothschild, la décoration du théâtre de Belfort "qui a conduit certains critiques à le désigner comme un second Delacroix" (6). Le Monitor signalait pour finir que Kickert avait fondé tout récemment à Paris, avec deux collègues, une école de peinture dont le but était d’autant mieux expliqué qu’il s’agissait-là d’une traduction scrupuleusement fidèle du principal aphorisme de Kickert placé en introduction de l’opuscule présentant "les Trois ateliers" (7). Les voies de la Christian Science étant impénétrables par nature, il faut seulement admettre... et admirer le cheminement obscur des informations.

(1) : In Comœdia du 10 janvier 1932.
(2) : Dépêche Associated press datée du 16 janvier 1932, signée Whiteleather (archives Gard-Kickert).
(3) : Lettre de la mairie de Belfort en date du 21 mai 1932.
(4) : Dans son numéro daté Boston 1er février 1932, page 7.
(5) : "La Couseuse de Talou" 1923 (100 x 81 cm) Opus 23-08.
(6) : Il n’a été trouvé trace nulle part d’éloges aussi dithyrambiques !
(7) : Cf. supra, année 1931, p. 290-292.

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